Actionnaire majoritaire

Je devais juste rapporter le dossier Sefti. Le ramener, le déposer sur le bureau puis repartir.

Jamais je n’ aurais dû entendre ce que j’ai entendu ni voir ce que j’ai vu…

Ce boulot était une course folle…

Adieu les virées du week-end, adieu les sorties du soir, les restos entre copines,les dimanches à flâner au lit et tant d’ autres choses encore. Tout se résumait à satisfaire ce patron tyrannique, à être encore et toujours plus performante. Jamais de merci ni de reconnaissance. Un patron en bon et due forme!

Mes seules obligations étaient le rendement et ma bonne présentation. Une femme en relation avec de si gros investisseurs se doit d’ être tirée à quatre épingles! Le tyran ne s’en était d’ ailleurs jamais caché:  » vous avez choisi un monde d’ hommes! Un monde de requins, assoiffés de réussite et de pouvoir! Quoi de plus satisfaisant que de voir une belle paire de nibards présenter les résultats franchement? J’vais vous dire. Une belle paire de nibards perchée sur des putains de jambes de déesse, qui vous sert le café avec la classe d’une geisha! Continuez vos efforts, dans tous les domaines, et je vous emmènerai loin! »

Ce gros enfoiré avait au moins le mérite de me payer gracieusement et d’ avoir des exigences discriminatoires qui m’ obligeaient à m’ inscrire dans la catégorie des femmes canon. Sauf que parfois… J’ avais du mal à me regarder dans une glace… Je bossais comme une folle, une démone, je me démenais pour entretenir ses affaires et ma personne… Je n’avais pas eu de relation depuis 2ans. Pas l’ombre d’un baiser, d’un flirt, du parfum d’une rose que l’on offre à un premier rencard. Rien, que dal, depuis 2ans. Il m’ arrivait parfois d’y songer… De repenser à ce que ça fait de ressentir la chaleur d’un corps couché à côté du sien après l’ amour… De se sentir désirée, aimée…

Mais moi, la seule chaleur que je ressentais était celle de sa putain d’ haleine dégueulasse quand il venait dès le petit matin , dans mon bureau, me donner les directives et différents objectifs de la journée… Et son amour pour mon cul, ça aussi je le ressentais! Comme s’ il n’ avait toujours pas compris que c’était kitch d’ avoir des murs de miroirs partout dans les locaux. » Ça agrandit l’espace » disait-il. On y voit surtout tout ce qu’il se passe! Apprends à garder tes yeux ailleurs que sur ma croupe quand je fais le moindre mouvement!

Il avait dû se calmer un petit peu lorsque l’un de ses gros poissons fit une remarque lors d’un de nos rassemblements. Il m’ avait tiré une chaise et exprima que chacun d’entre eux semblait valide de leurs deux bras!  » Messieurs, cette charmante demoiselle n’est pas là pour nous servir le café, mais les résultats! » J’ étais gênée. Extrêmement embarrassée. Jusqu’à ce qu’il m’invite à parler du dossier. Là, plus le temps de penser à autre chose que la présentation. Qui fut très bien accueillie, semble-t-il, car largement applaudit par l’ auditoire.

J’étais appréciée pour ce que j’accomplissais au sein de cette entreprise. J’apportais un énorme plus grâce à mes capacités. Le tyran le savait. Sans doute était-ce pour cela que jamais je n’entendis parler de cette intervention par la suite.

Les jours s’ enchaînaient à un rythme soutenu; résultats, encore et toujours. Entourés d’ hommes, je me partageais entre dégoûts du genre et envie de me taper tout ce qui bouge d’à peu près potable. Puis je revins à la raison assez rapidement lorsque je me retrouvai chez moi, ce soir-là, à devoir boucler ce foutu dossier Sefti. Un énorme morceau, qui je le savais, m’apporterait une possibilité de négociation. Sois je prenais du pouvoir au sein de l’entreprise, soit je trouvais une porte de sortie. Je me résolus enfin à admettre que la vie que je menais ne ferait que me conduire plus vite à ma dernière demeure, entre quatre planches de bois!

Sefti, je pêche dessus depuis des mois. Je me suis démenée. Beaucoup d’investissement , une enquête personnelle dont personne n’est au courant, et pour laquelle j’ai dû soulever des montagnes. Des éléments qui semblent compromettre fortement l’avenir et la pseudo intégrité du tyran… La question est de savoir quel dossier je vais poser sur la table… La paperasse bisounours? Ou l’ affaire qui fait mal?

J’ai parfois la sensation que mon cerveau déborde. Je n’arrive plus à ressentir les choses comme avant. Comme si le temps passé au sein de ce travail m’avait pompée ce qu’il me restait d’humanité…

Il fait nuit depuis longtemps, mais je dois rendre ce foutu dossier à temps. Je décide d’aller le peaufiner au bureau. Ce sera du temps de gagner. J’ ai la clé de l’entrée principale, le vigile me connaît. Les locaux sont grands, mais nous ne sommes pas si nombreux que cela. Encore un vice du tyran pour qui celui qui à la plus grosse sera forcément le plus fort!

Mais en arrivant, pas de vigile… Étrange. Ce n’est pas la première fois que je décide de prendre de l’avance et de venir bosser la nuit. J’y ai toujours croisé quelqu’un… peu importe, la nuit est déjà avancée et… Je dois présenter dans la matinée! Je cours dans l’escalier qui mène à mon bureau. J’ ai gardé cette habitude des escaliers depuis que j’ai surpris un gars de la boîte, la main dans son pantalon, en train de se l’astiquer en me reluquant le derrière. Miroirs obligent…

Mon bureau est au fond du couloir. Comme dans une impasse. J’ai cette théorie qu’ici, on bloque les dames. Les femmes du sous-sol qui classent les papiers, moi,au fond du couloir. On nous coincent, pour que ce soit plus facile de nous impressionner, nous oppresser, nous mettre la pression à l’abri des regards au cas où, qui sait?

Oui… Sauf que cette nuit-là …

Je me rendis compte très vite que mon cerveau était loin de déborder et qu’il était encore largement capable de réagir et de résonner. Je me suis planquée et j’ai dégainé mon portable au premier râle entendu. Là, au beau milieu du « salon » du mi-couloir, avec son petit pupitre en marbre autour duquel se tiennent souvent ces messieurs ayant besoin de décompresser, avec leur américano ou ristretto pour les plus couillus, se tient le tyran, totalement à poil! Nu comme un vers, luisant de sueur, en train de s’ adonner à une partie musclée de jambes en l’air.

Cachée, j’ essaie de ne pas bouger et surtout de ne pas vomir , à la vue de ce gros porc dandinant sa chair brillante et rougie. J’entends les claquements de son ventre contre les fesses d’une personne que je n’arrive pas encore à distinguer. Tendant l’oreille pour essayer de capter d’éventuels appels à l’aide, pour essayer de déceler le moindre mécontentement et prête à bondir pour venir en aide à l’inconnue, je constate avec stupéfaction qu’il s’agit d’une scène de plaisir, pour les deux parties! Et finalement, loin d’ être surprise plus que cela, je remarque qu’il s’ agit de deux hommes s’adonnant à une scène qu’il ne m’avait été de voir que dans les films pornographiques, qui comblaient ma vie sexuelle depuis plus de deux ans maintenant… Mais un détail m’interpelle… Loin des scènes des films, je peux percevoir, au milieu de ce dédale bureautique devenu chambre des plaisirs, des gestes de tendresse… Il semblerait que ces deux hommes ne soient pas seulement en train de baiser comme des clandestins ayant trouvé une planque,mais de littéralement faire l’amour. Sur le pupitre à café…

Je filme avec mon téléphone, je ne loupe rien, et surtout pas la révélation de l’identité de celui qui recevait jusqu’à présent et qui s’apprête à en donner autant. Il s’agit du sauveur de la réunion. Ce parfait gentleman qui m’avait offert un semblant de répits l’espace d’un instant. Il s’est redressé, de son corps parfait, fort et solide. Et de ce corps si puissant émane une telle douceur. Le baiser qu’il donne au tyran me donne un frisson. Ces deux-là seraient-ils vraiment… Amoureux???

Voilà que je me remets à douter des capacités de mon cerveau…

Ils se touchent et se regardent, comme deux adolescents épris l’un de l’ autre. Ils échangent quelques mots, trop bas pour que je ne les entende. Mais je peux deviner à leurs regards la sincérité de ce qui est en train de se dérouler sous mes yeux… Et je suis en colère. Parce que je comprends alors tant de choses… Le tyran aime peut-être les femmes, mais il est certain qu’il aime davantage cet homme. Son comportement outrageux envers moi apparaît très clairement comme l’expression de sa frustration, comme le déni de ce qu’il est réellement tout au fond de son être. Et je suis en colère, car oui, mon cerveau fonctionne, et ma bonté se rappelle alors à moi. Prendrais je le risque de tout dévoiler, de briser des vies et de me faire virer?

Lorsqu’ils prirent le temps de se revêtir, leurs échanges devinrent plus audibles. La magie de leur intimité jusqu’alors laissait doucement place à la normalité de leurs vies…

Les voix s’élevèrent progressivement, ils s’entendirent sur le fait qu’il fallait à tout prix rester discret et que jamais une intervention comme celle de la dernière fois ne devait se reproduire, que plus jamais il ne devait se permettre de faire quoi que ce soit qui risquerait de le décrédibiliser, et que les femmes restaient les êtres inférieurs qui lui barraient la route depuis toujours… Le bellâtre était totalement fou de croire à ces paroles. Mais il semblait surtout totalement sous le joug du tyran. Et pour des raisons que j’ignore, totalement sous son charme, qu’il était sans doute un des seuls à avoir su déterrer!

Reste à savoir si j’ai suffisamment de bonté en moi, et aussi peu d’estime, pour continuer à être exploitée de la sorte… Et que penserait de cette vidéo l’actionnaire majoritaire de la boîte, qui n’est autre que la femme du tyran?